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Édouard De Lépine, né le 11 janvier 1932 à Fort-de-France (Martinique), est un historien et homme politique martiniquais. Maire de Le Robert de 1989 à 2001. Il fut aussi conseiller général du canton du Robert et et conseiller régional.

Ancien élève au lycée Lycée Schoelcher de Fort-de-France, il y revient comme enseignant d'Histoire-Géographie. Il enseigne aussi à l'Université des Antilles et de la Guyane.

Il est membre du Parti communiste français de 1945 à 1971, année où il en est exclu pour ses opinions indépendantistes. Il est membre fondateur du groupe "Révolution socialiste", une section locale de la Quatrième Internationale. Il prend sa carte au Parti progressiste martiniquais en 1982.

Aujourd'hui, Edouard de Lépine regrette son passé indépendantiste et communiste sulfureux et il est de plus en plus critique avec les indépendantistes martiniquais. En 2009, il publie un essai très caustique sur les indépendantistes, intitulé Sur la Question dite du Statut de la Martinique.

Ouvrages[modifier]
Collectif Claudie Guitteaud, Philippe Pierre-Charles, Édouard de Lepine, Pour la révolution socialiste antillaise: contribution au débat‎, Libération Antilles guyane, 1973
Questions sur l'histoire antillaise : trois essais sur l'abolition, l'assimilation, l'autonomie, Désormeaux, 1978
La Crise de février 1935 à la Martinique : la marche de la faim sur Fort-de-France, Éditions l'Harmattan, 1980
Dix semaines qui ébranlèrent la Martinique : 25 mars - 4 juin 1848, Servédit : Maisonneuve et Larose, cop. 1999
Hommage à un grand martiniquais, Camille Darsières, K.Editions, 2009
Sur la Question dite du Statut de la Martinique, Désormeaux, 2009
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Politique


EDOUARD DE LEPINE : SI LES MARTINIQUAIS


Ce dernier lui transmet l’amour de la mer, d’ailleurs son rêve était bel et bien d’être pêcheur comme lui. Il se souvient également des durs journées de sa mère qui confectionnait des vêtements vendus par les Syriens qui les lui commandaient, tout en s’occupant du jardin caraïbe. Le métier de son bon père comptable à l’usine, pour lequel il ne conserve aucune sympathie, ne l’intéressant guère. Scolarisé à Sainte-Luce, il n’apprécie pas que le maître ne lui accorde qu’un billet de satisfaction, alors qu’il prétendait au tableau d’honneur, il agresse ce dernier avec une conque de lambi. Refusant le « je vous demande pardon » qu’on exigeait de lui, il est mis à la porte et se retrouve au CM2 au François et rencontre monsieur Léotin l’instituteur grâce à qui il peut s’inscrire au Lycée Schoelcher après sa réussite à l’examen des Bourses. Membre de la Jeunesse Communiste, dès juillet 1945, fréquentant le cercle Charles Péguy, de la quatrième jusqu’à la terminale, il aura une vie de militant très active dans une classe surpolitisée et déclamant Césaire. La première fois où il participe à une grande manifestation de rue avec le P.C c’était pour affirmer que les seuls français de la Martinique, étaient les communistes en réaction contre la droite de l’époque qui voulait rendre hommage à Victor Schoelcher.


Vous quittez la Martinique pour les grandes études, parfaitement assimilé et convaincu que vous êtes un français comme les autres. Que reste-t-il de ces convictions une fois confrontées au regard de l’autre ?

Edouard DE LEPINE : En arrivant en France, ma carte d’identité était mouillée, il a donc fallu faire des photos à Marseille, alors je découvre que je suis martiniquais, en tous cas pas un français comme les autres. Avec mes amis nous montons à Paris et arrivons à l’internat. Nous nous faisons bizuter, comme tous les bizuts, pas en tant que nègre, mais nous ignorions cette pratique. Alors, dès le lendemain matin, nous sommes allés acheter des couteaux, décidés à nous défendre parce que nous croyions que c’était du racisme. Très vite cette impression première s’est dissipée et j’ai eu de très bons amis qui par la suite eurent d’excellentes carrières dans la politique, dans le cinéma et autres.

Avec le recul, avez-vous été victime de racisme et avez-vous été séduit par la France ?

Edouard DE LEPINE : Non. Je n’ai pas connu de racisme dans ma période d’étudiant. Ce racisme a commencé après la défaite en Algérie. Oui, j’ai été séduit par la France au point où je regrette toujours de ne pouvoir passé six mois à la Martinique et six mois en France où j’aurai pu fouiner dans les archives. Nous avons également été ébloui par les femmes faciles. A l’époque le Sida n’existait pas, le grand sport était : qui le premier, se ferait une femme entre le Luxembourg et Saint-Michel ?

Fascination de la koukoune blanche ou rattrapage face aux filles de chez nous qui n’étaient pas aussi facile que cela ?

Edouard DE LEPINE : Honnêtement, je n’ai pas réfléchi au problème. J’admire que Fanon l’ait fait, je l’ai d’ailleurs bien connu.


Edouard Glissant dans son ouvrage Tout Monde, signale ce fameux télégramme « vini vit koukoun o piyaj …

Edouard DE LEPINE : C’est Francisco, qui est à l’origine de ce télégramme arrivé de Suède « fanm, fanm, fanm, koukoune o piyaj »

Finalement, puisque vous aimez cette France, pourquoi ne pas choisir une carrière en France ?

Edouard DE LEPINE : En fait, c’est cela la contradiction. Je suis revenu en I956 à cause de la démission de Césaire du P.C avec le but de le défendre, de prendre fait et cause pour lui. Je l’ai vu régulièrement entre le 25 octobre et le 16 novembre 1956, mais le niveau du débat, était invraisemblable. Je vous donne un exemple, dans la lettre de Césaire il y a la phrase suivante : « dans les sociétés rurales comme les nôtres, où la classe ouvrière est infime » etc. Les adversaires de Césaire ont traduit pour le militant : nou infim, nou ké enwé en tyiou » Cela se faisait devant Armand Nicolas, qui savait bien que là n’était pas le sens de la phrase. D’autre part, après la victoire de Césaire, circula un billet d’enterrement sur papier rose et bandeau noir, où on pouvait lire : « de la part des familles Bissol, Lamon, Gratiant et toute la racaille, vous êtes priés d’assister aux obsèques du P.C.F décédé à l’âge de onze ans, la levée du corps aura lieu à la mairie. L’inhumation aura lieu au 32 rue Emile Zola » .

Ce tract m’a beaucoup chagriné, j’en ai pleuré de rage. Cette période était très dure et je suis reparti enragé mais, finalement, Georges Mauvois avait réussi à me convaincre que c’était dans le parti qu’il fallait régler les problèmes, j’y suis donc resté. Trois mois plus tard, à Paris, j’ai porté ce tract à Césaire. Il me demande : « Tu crois que c’est moi qui l’ai écrit ? » Je lui réponds, « non mais tu l’as laissé sortir. » Il conclut en me disant : « Edouard, c’est de la métaphysique, le peuple a décidé » Je ne le revois plus avant 1963, pour l’affaire des tricots. A l’époque au P.C, nous mettions les jeunes dans la rue à la moindre occasion, nous l’avons fait pour l’affaire Marni ou lorsque les troupes américaines sont entrées à Saint-Domingue. Dès que les Américains bougeaient dans le monde, nous allions bomber le Consulat. J’étais à la tête de toutes ces manifestations.

Vous êtes donc de retour à Paris et quelles sont vos occupations ?

Edouard DE LEPINE : Je continue à végéter pendant deux ans en espérant réussir à l’agrégation tout en étant persuadé que en 59 le temps de la révolution était arrivé. Fidel Castro entre à la Havane le 1 janvier 59, je retourne à la Martinique en juillet 59. Je demande au parti de me détacher avec Guy Dufond pour l’organisation de la jeunesse. Je suis resté pratiquement de 1959 à I968 au P.C, et à la direction à partir de 63. De nouveau, je dis mon désaccord avec Moscou, je discute avec Georges et lui rappelle que pour 1956, on a expliqué qu’il y avait le feu que la Hongrie c’était une histoire interne, mais comment expliquer août 68 en Tchécoslovaquie ? Pourtant, je reste au P.C. En mars 71 pour les municipales, les camarades décident de ne pas me donner l’investiture, je passe outre et me présente quand même. Deux mois plus tard, en mai 71, ils m’excluaient du P.C. Je crée alors le G.R.S, avec les jeunes qui me suivent et d’autres venant de Mai 68 français, comme Philippe Pierre Charles et Gilbert Pago. Cela n’a pas été facile, mais nous avons eu notre premier congrès en 73, la base de notre action était l’indépendance et le socialisme. Au congrès de 78, apparaissent des divergences entre le G.RS et moi, notamment en ce qui concerne le programme sur l’indépendance, je quitte ce mouvement et j’entre au P.P.M en septembre 82. En effet, j’estimais qu’Aimé Césaire était le seul capable de rassembler les indépendantistes, les autonomistes et les nationalistes de gauche. Je lui avais dit très naïvement : « nous mettons 2000 personnes dans la rue, toi tu appelles les autonomistes, moi j’appelle les indépendantistes » Il m’a alors répondu : « Edouard, tu seras un homme heureux si tu en mets 200 » Nous faisons effectivement cette manifestation et …nous étions à peine 200. J’ai estimé que le meilleur moyen de transformer le P.P.M. était d’être à l’intérieur, on ne pouvait avoir un si grand parti avec un homme du prestige de Césaire et ne rien faire. On allait voir ce que l’on allait voir. On a vu, c’est le parti qui nous a avalé.


Dans l’intervalle vous avez été maire du Robert, quel souvenir gardez-vous de cette période ?

Edouard DE LEPINE : C’est une expérience extraordinaire. J’ai eu avec moi l’ancien secrétaire général du Lamentin Camille Paviot sans qui, indépendamment de ses problèmes personnels, je n’aurai pas réalisé la moitié de ce que nous avons fait au Robert. J’avais un programme ambitieux : « Mettre le Robert sur les rails du 21ieme siècle » que j’ai présenté, cinq ou six mois avant les élections. Nous voulions construire le Robert sur la mer, autour de la mer. Nous avons manqué de moyens c’est vrai, mais surtout d’encadrement politique.


Votre succès aux municipales est directement lié à la campagne de séduction de Camille Darsières président de la Région à travers vous et la Semair ?

Edouard DE LEPINE : Je ne le crois pas. Je crois plutôt, ce qui ne peut plus se faire aujourd’hui, que ce sont les moyens, dans tous les domaines, que la mairie de Fort-de-France avait mis à ma disposition qui explique le succès. Il y a eu un travail efficace sur le terrain avec des moyens en hommes et en matériel. Et la victoire de 89, est une victoire du P.P.M. Camille Darsières me soutenait mais ce n’était pas évident pour lui, parce je ne suis pas persona grata au P.P.M. Il m’a imposé.


Avec le recul, portant jugement sur vous-mêmes, comment expliquez-vous que l’on n’ait pas été capable de vous fidéliser ou que vous ayez été incapable d’être fidèle ?

Edouard DE LEPINE : Je pense que c’est la conséquence de ma liberté absolue. Je n’ai jamais été à un moment quelconque de ma vie un béni oui oui. Quand je ne suis pas d’accord, je le fais savoir. Sur l’Europe, nous avons eu des désaccords, sur la structuration du parti également. Mais, je reviens à votre ouvrage Cénesthésie et l’urgence d’être, vous militez pour un peuple soudé regardant dans la même direction, mais en 1990 au dixième congrès, je crois, j’ai dit qu’il fallait changer le parti fondamentalement, y compris changer le nom, et je proposais : Parti du Peuple Martiniquais. Apparemment, très peu de gens savent ou savaient au P.P.M que cette proposition, c’était déjà la proposition première de Césaire en I958. C’est lui qui m’a confié cela, mais quelqu’un dans la salle a proposé : Parti Progressiste Martiniquais. Cela sonnait très bien, il a accepté. Mais, encore une fois un parti national, nationaliste, ne peut pas être le parti d’une fraction.contre une autre fraction. Par conséquent, comme vous le dites, le peuple martiniquais c’est tout le monde, y compris les békés. J’ai posé très nettement cette question au congrès.


Oui, mais l’harmonie dans un peuple né dans les conditions que nous savons nécessite des concessions réciproques, vous n’avez pas à première vue, vous particulier, été capable de concessions, cela vous a peut-être coûté votre mairie parce que vous n’avez pas fait un deuxième mandat.

Edouard DE LEPINE : Je ne sais pas qui a avalé plus de couleuvres, mais Césaire m’a dit une fois : « j’ai avalé bien des couleuvres, mais tu en as avalé plus que moi » je pense que j’ai fait beaucoup de concessions. Quant à la deuxième mandature, en 95 j’ai eu beaucoup plus de voix qu’à la première, mais le Conseil d’Etat a annulé les élections de 97 au motif que j’avais commandé un sondage sans respecter les délais légaux. Aux municipales 2001, nous avions des candidats honorables parfaitement en mesure de gagner et je ne me suis pas représenté me contentant de préparer le plan de campagne des camarades qui se présentaient.


Il y a actuellement des jeunes au P.P.M. qui on le même état d’esprit que vous arrivant au P.PM., vouloir changer les choses, notamment Didier Laguerre et Johnny Ajjar, ont-ils plus de chance dans leur volonté de changer le parti ?

Edouard DELEPINE : Ce sont des jeunes qui en veulent. Nous, l’excès d’idéologie ou en tous cas d’intellectualisme, nous tuait. Eux, ils sont enthousiasmés, plein de bonne volonté avec une grande capacité de travail, admirables de dévouement, mais l’inculture les tue, parce qu’ils découvrent les choses et perdent du temps. Je crois aussi qu’ils peuvent très rapidement faire des progrès s’ils se donnent un minimum de discipline.


LES AFFAIRES

Pendant votre mandature, vous avez été inquiété par la justice. Quels sont les faits et quel sentiment vous laisse cet épisode de votre vie publique ?

Edouard DELEPINE : Cela me donne envie de dégueuler, pendant longtemps je n’arrivais pas à en parler. On m’a accusé d’être en combine avec Bio métal et d’avoir vendu en surévaluant un terrain que j’avais, à mon ami Petit Jean Roger et qu’il m’avait offert une maison. Dans cette même période, un ami médecin m’avait alors que ma femme était très malade m’avait dit : « Edouard, la seule engueulade que j’ai assisté entre vous c’était en 74 et le propos était la construction d’une maison, de votre maison »

C’était vrai. J’avais écrit un texte pour le GR.S : construire le parti ou construire une maison. J’avais conclu, moi je construis le parti. Ma femme avait trouvé cela … (la voix se casse, les larmes apparaissent).

D’autant que peu de temps auparavant on s’était retrouvé tous les deux, chez une nièce à Aix où j’allais souvent pour consulter les archives. Ma femme, sans que cela soit un reproche m’avait dit « Barbara ni an kay epi nou, nou pani kaye » Mon ami médecin avait conclu en disant : « peut-être que si Florette pouvait avoir sa maison cela aurait un effet bénéfique sur son état » Je décide donc de construire. Je pensais le faire à l’Anse à l’âne, mais, maire du Robert, je trouvais gênant d’aller habiter aux Trois Ilets, je décide donc de vendre ce terrain, j’en parle à Bernard Petit Jean Roger. Comme un défi, il me dit : « Si tu le vends même un millions de francs, j’achète. » En effet, il voyait-là, possibilité de construire un hôtel .Nous avons donc fait un échange, le terrain de l’Anse à l’âne contre celui du Robert où il a construit cette maison en bois où nous sommes aujourd’hui. Cela avec un impératif, parce que le médecin m’avait annoncé que ma femme atteinte d’un cancer n’en n’avait pas pour longtemps. La maison devait être terminée rapidement. Bernard a accepté le défi parce qu’il avait une méthode de construction rapide. Cela s’est passé sans aucune difficulté technique. Jamais je n’ai vu des employés travailler aussi rapidement. Pourtant, il y avait Noël, le jour de l’an, le carnaval, ils m’ont livré la maison le 25 mars. Or, ma femme est morte le 24. (Silence, pleurs)

C’est dans ces conditions que cette maison a été construite.

Mais quel était le reproche précis de la justice et la conclusion du procès ?

Edouard DELEPINE : D’avoir des combines avec Petit Jean Roger en lui vendant un terrain surévalué et lui m’aurait construit gratuitement une maison. En tant que maire, je me serai donc rendu coupable du délit de favoritisme. Je n’ai jamais été entendu par le juge d’instruction et le procureur m’a présenté des excuses au début du procès. J’ai été condamné à une amende de soixante dix mille francs. En fait, en tant que maire j’ai vendu un terrain à Petit Jean Roger que la mairie avait acheté 2 francs 43, je l’ai revendu 250 francs à Bio-métal, 83 fois plus cher. Je l’ai vendu au prix du terrain qui était en face et qui appartenait à la Semair. Moi, je pense que contrairement aux apparences c’est plus Bernard petit jean Roger que l’on voulait atteindre, les rivalités entre békés sont beaucoup plus importantes que l’on ne le croit.

La politique semble vous avoir bouffé, vous avez des regrets ?

Edouard DELEPINE : Oui et non. Je ne suis pas encore assez vieux pour regretter quoique ce soit. Et puis, non. J’ai eu une vie politique bien remplie, de I945 à 2003 à peu près, je n’ai pas arrêté.

Comment l’historien voit-il le futur de la Martinique ?

Edouard DELEPINE : C’est très difficile à dire. La Martinique sera indépendante à un moment où un autre, je ne le lui souhaite pas, pour l’instant en tout cas. Je crois que l’on arrivera à un accord avec le gouvernement français qui assurera le respect de la Martinique et de son identité. En fait, si les Martiniquais voulaient l’indépendance demain, il l’aurait. J’en suis persuadé, cela quel que soit le président.

Propos receuillis par Martinique Editions

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EDOUARD DELEPINE
Vign_sans-titre
Edouard de Lépine
Martiniquais ancien élève du Lycée Schoelcher de Fort-de-France
 il a retrouvé cet établissement comme professeur d'histoire.

Édouard Delepine

Date de naissance : 11 janvier 1932

Situation amoureuse : Marié

Opinions politiques : PPM
Religion : Catholique
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MANO RADIO CARAÏBES
EMISSION "LE BON XEMPLE"
INVITE: EDUARD DE LEPINE
LE -SAMEDI -22 -FEVRIER-2003
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FEVRIER-74
Vign_fevrier-74
Veuillez taper votre texte iciFevrier 74-Sa Zot Ka Fe

le 20-Février-2011
Mano Radio Caraïbes
Emission Créole
” Sa Zot Ka Fe “
( Février 1974)
Invité : Raymonde Cabrimol,Surnommée Man TOÏ
-A Lex FERDINAND,enseignant
- Édouard De Lépine ,historien
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Chalvet : 14 février 1974

"Chalvet 1974" est à n'en pas douter; l'un des événements les plus marquants dans la mémoire collective du monde agricole et des Martiniquais. Trente ans après, la Martinique semble vouloir se souvenir et honorer leur mémoire. Plusieurs manifestations ont été programmées, notamment à Fort-de-France et à Basse-Pointe.

Le 13 février 1974, la capitale de la Martinique est paralysée par des grèves commencées depuis le 17 janvier et qui allaient encore se durcir car les négociations entre patrons et les ouvriers n'ont rien donné. La grogne gagnait plusieurs communes; Rivière Pilote, le Larnentin, le Robert et Gros Morne. Les employés du public, du privé, les ouvriers, tous faisaient entendre leurs revendications. Les gendarmes qui avaient pour rôle de maintenir l'ordre rencontraient partout de grandes difficultés. La tension était à son comble dans le pays et la moindre manifestation se soldait par l'intervention des policiers qui étaient régulièrement assaillis par des jets de pierres. Ils répondaient à coups de gaz lacrymogène.
C'est dans ce contexte de crispation que la tragédie du jeudi 14 février va se dérouler, ce jour là partout dans l'île des foyers de protestations se déclaraient, les autorités avaient décidé de mettre un terme à la révolte ouvrière. C'est ainsi que dans le milieu de la matinée, sur le plateau de Chalvet à Basse Pointe les ouvriers se sont retrouvés nez à nez avec les forces de l'ordre. Ces derniers n'ont pas hésité à utiliser leurs armes. Au cours de cette fusillade de nombreux blessés, un gendarme aura également la main tranchée, il y a un mort : llmany Sérier, dit Renor, 55 ans, père de famille nombreuse. L'émoi est considérable les gendarmes sont accusés de meurtre.

llmany Sérier est enterré le surlendemain au Lorrain. Des centaines de personnes défilent derrière les centrales syndicales, les mots d'ordre syndicaux sont remplacés par des cris de vengeance "Orsetti assassin", "llmany nous te vengerons" et par des slogans politiques "à bas la répression coloniale, songé l'Algérie, songé l'lndochine, Martinique lévé". Deux heures avant l'enterrement, le corps d'un jeune homme de 19 ans ,Marie Louise, est découvert sur une plage de Basse Pointe, non loin de Chalvet. Des dizaines d'habitants s'agglutinent autour du corps et très vite les témoignages laissent entendre que Marie Louise figurait dans un groupe impliqué dans un affrontement avec les policiers.
Il a fallut ces deux morts de ce mois de février pour mettre un terme à la grève puisque le protocole de fin de conflit est signé le 19 février avec les syndicats. La détermination des ouvriers a permis de remporter une grande victoire pour le monde agricole. Les circonstances de la mort de Marie Louise n'ont jamais été élucidées et jusqu'en octobre 1974, plusieurs des ouvriers agricoles ou indépendantistes ont été arrêtés par les gendarmes. Par exemple, Alex Ferdinand; professeur d'histoire, a fait plusieurs jours de prison. Il a été arrêté et poursuivi pour entrave à la liberté de travail et violences à agents. Les poursuites judiciaires se sont soldées par des peines de prison avec sursis que l'amnistie est venue effacer.
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Mercredi 11 février 2009 3 11 /02 /Fév /2009 23:58

Les Evènements de Février 1974

Quand on parle des évènements de Février 19874, il s’agit des événements qui ont eu lieu dans la ville du Lorrain, le 14 février 1974 et plus connus sous le nom de "Affaire Chalvet" et qui a fait deux victimes. Ilmany Sérier, Georges Placide Marie Louise.

En février 1974, les ouvriers agricoles des bananeraies se mirent en grève pour revendiquer une augmentation de salaire journalier de 36,46 francs que leur refusait leur direction. Le 14 février, ils marchaient de plantations en plantations pour mobiliser le plus grand nombre de manifestants et porter ainsi leur revendication sur l’ensemble des habitations.

Les gendarmes s'interposèrent sur un pont à Fond Brûlé, que devait traverser le cortège des grévistes. Ils intimèrent l'ordre aux manifestants de rebrousser chemin, une manifestante, Raymonde CABRIMOL (Mme TOÏ) répliqua :"Nous sommes en pays de Liberté, Egalité, Fraternité, nous avons le droit de passer sur ce pont et nous passerons !" Elle s'engagea, les gendarmes s'écartèrent, les autres manifestants lui emboîtèrent le pas.

Plus loin les forces de l'ordre, 14 cars de gendarmes et un hélicoptère attendaient les manifestants sur l’habitation dit « chalvet ». Il était trop tard pour rebrousser chemin. L'affrontement devint inévitable, les gendarmes ouvrirent alors le feu, certains sautèrent dans la rivière, d autres rampèrent dans les champs d'ananas, mais au final un homme de 55 ans, Ilmany Sérier, dit Rénor, père de 22 enfants, resta à terre....

Au cours des obsèques d'Ilmany, soit deux jours plus tard, les ouvrier apprennent qu'un autre des leurs appelé Georges Placide Marie Louise, 19 ans avait été retrouvé sur la grève de Chalvet battu à mort, le corps déformé et boursouflé et jeté sur le bord de mer.

suite a ces incidents, un protocole d’accord proposa une augmentation de 36,50 francs, les ouvriers refusèrent, ils avaient réclamé 36,46 francs, rien de plus, et estimaient que 4 centimes ne valaient pas la vie de deux hommes
Cette affaire à profondément choqué la population martiniquaise qui organisa de grandes manifestations pour faire part de son indignation, ces événements sont restés dans les mémoires comme symboliques de la mobilisation populaire face à une répression de type colonial.

Le chanteur martiniquais Kolo Barst à dédié un de ses morceaux : "Février 74" à cette affaire.
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Février 1974
Il y a 30 ans, deux ouvriers agricoles grévistes étaient assassinés à Chalvet au Lorrain
En Martinique, le 14 et le 16 février 1974, étaient des journées noires.
Renord Ilmany, ouvrier agricole gréviste de 55 ans était assassiné par les gendarmes au lieu-dit Chalvet sur la commune de Basse-Pointe. Une embuscade avait été tendue contre les grévistes regroupés sur l'habitation Fonds Brulé au Lorrain. Une dizaine de camions de gendarmes poursuivaient les grévistes qui regagnaient en groupe la commune de Basse-Pointe. Un hélicoptère crachait sur eux des grenades lacrymogènes. C'est à ce moment que les ouvriers, accompagnés de jeunes militants, ont été pris en chasse par les gendarmes qui ont tiré. Plusieurs ont été blessés, Omer Cyrille, Guy Crétinoir, Rasroc, François Rosaz. Renord Ilmany est tué. Dans cette tuerie, un autre ouvrier trouvera la mort. Un jeune ouvrier maçon, gréviste, Georges Marie-Louise, sera retrouvé deux jours plus tard, gisant mort à l'embouchure de la rivière Capot également dans la commune du Lorrain, probablement après avoir été frappé à mort par les mebres des forces de répression, gendarmes ou autres. La soldatesque s’était une fois encore déchaînée contre des travailleurs en grève pour défendre leur pain et leurs droits.

La situation sociale en 1974
La situation des classes laborieuses s’était dégradée. Dans les années 70, les dernières usines à sucre avaient cessé de fumer. Pour les possédants, les békés, la canne ne permettait plus de faire suffisamment de profits. Après avoir touché des millions de subventions de l'Etat, ils avaient fermé les usines à sucre et investi dans l'import-export. De grands super-marchés apparaissaient. Des masses d'ouvriers agricoles perdaient toutes ressources, surtout les plus âgés. Les plus jeunes avaient pu trouver un emploi dans le bâtiment ou sur les plantations de bananes qui avaient pris la place des champs de cannes.
Les années 70 sont aussi marquées par des hausses de prix importantes. Les capitalistes ont décidé de faire payer la crise du pétrole aux masses laborieuses. Le gouvernement français à leur service, fait marcher la planche à billet. Le passage au nouveau franc complique encore les choses pour les travailleurs et rend le coût de la vie de plus en plus élevé. Tout est cher: l'essence, les transports, les marchandises de première nécessité, huile, pain, farine, poisson. La misère s'installe dans les foyers des travailleurs.
Parallèlement, on assiste à une recrudescence de l'arrogance des patrons, et de l'administration coloniale qui voudraient imposer à la population ce recul social. Alors, les escarmouches de type raciste se multiplient entre patrons békés et travailleurs et chômeurs. En Martinique, le Conseil Général dirigé par Emile Maurice et sa majorité de droite suit fidèlement cette politique.

Les travailleurs ne se laissent pas faire
Dès la fin de l'année 1973, on assiste à une multiplication des conflits. Les travailleurs revendiquent des augmentations de salaire importantes pour compenser les hausses des prix. Ils refusent le saupoudrage et les miettes acceptées trop souvent par les directions syndicales.
Les salariés du journal France-Antilles dressés contre leur patron Hersant font grève depuis deux mois. Les ouvriers du Bâtiment sont à leur troisième semaine de grève illimitée. Ils exigent 25% d'augmentation sur leur salaire. Après le 28 décembre 1973, les salariés de l'ex-SPEDEM, aujourd'hui EDF Martinique, se préparaient eux aussi à rentrer en grève, suite à une entourloupette du préfet de l’époque, le dénommé Orsetti, qui renvoyait une négociation prévue sur leurs revendications à la fin du mois de janvier. Ils rentrent en grève non-limitée le 7 février.
Lorsque l'administration décide début janvier d'augmenter le tarif des cantines, les collégiens des CET, fils et filles de travailleurs, vont eux aussi descendre dans les rues pour refuser les augmentations. Ils auront le soutien de leurs parents et de l'ensemble de la population et se trouveront bien souvent au coude à coude avec les grévistes, notamment ceux du bâtiment, dans les manifestations.
Les ouvriers agricoles eux aussi sont en grève depuis le 17 janvier 1974, pour des augmentations de salaire . Ils réclament notamment la suppression du SMAG qui est le salaire minimum garanti dans l'agriculture, plus bas que le SMIG et veulent un salaire de 35.46F pour huit heures de travail. Sur certaines plantations, ils sont aidés par de jeunes militants issus du mouvement nationaliste.

Préparation de la grève générale du 12 Février
Devant l'ampleur des mouvements sociaux, les directions syndicales de l’époque, la CGTM, la CGTT-FO, et CFTC ont lancé un mot d'ordre de grève générale illimitée à partir du 11 février. Elles ont mis sur pied une plate-forme de revendications en 12 points dont l'alignement du SMIC et les allocations familiales sur ceux de la France. Mais ces directions, apparaissaient plutôt timorée à beaucoup de travailleurs. Elles ne semblent pas prêtes à faire réellement du 12 février un succès pour arracher les revendications ouvrières, elles ne se montrent pas présentes aux côtés des grévistes.
Pourtant dans les secteurs en lutte, la détermination des travailleurs est grande et les grèves se sont radicalisées face à l'arrogance patronale (coupures d’électricité, débauchages sur les chantiers, riposte à coups de pierre aux interventions policières dans les manifestations).
Alors, des jeunes travailleurs, certains d'entre eux politisés, appelleront leurs camarades à prendre leur mouvement en main et à mettre en place des «comités de grève» pour garder le contrôle du mouvement jusqu’à la satisfaction des revendications. Et les travailleurs des secteurs en lutte se rejoignent à la Maison des Syndicats, ou encore dans les manifestations, lors des débauchages.

Succès de la grève du 12 Février et du 13 février
Le 12 février, environ 5000 travailleurs de tous les secteurs, se retrouvent dans les rues de Fort de France pour réclamer des augmentations de salaires, fustiger les patrons et le gouvernement. Les jeunes des collèges et des lycées sont également dans les rues. Fort de France est ville morte. En fin de journée, la grève est reconduite après une assemblée générale des travailleurs à Fort de France. Le lendemain, la situation est tendue.
Après plus de deux mois de grève pour certains secteurs, l'heure n'est pas aux défilés-promenade. Des grévistes se répandent par petits groupes dans les rues de Fort de France. Ils obligent les magasins qui ont ouvert leurs portes à baisser les rideaux pour respecter la grève. Au soir du deuxième jour, la grève générale n'est pas arrêtée.
Mais les directions syndicales tirent en arrière. Elles craignent d’être débordées par la base, trop déterminée. Les partis politiques tels le PCM ou le PPM, iront jusqu’à faire chorus avec l'administration en dénonçant dans leur presse ou dans des communiqués, les «agitateurs gauchistes» .

La tuerie de Chalvet
C'est dans ce contexte, que la préfecture avec à sa tête le préfet Orsetti et à la demande du patronat de la SICABAM (organisation des planteurs békés de l’époque), décidera de mettre un coup d'arrêt sanglant à cette grande mobilisation ouvrière. C'est dans les champs de banane au Lorrain qu'ils frapperont.

Fin de la grève générale
Choqués par l'assassinat d'un gréviste de l'agriculture, des masses de travailleurs, des grévistes, des politiciens, et aussi des gens «de tous les horizons sociaux», se regrouperont pour célébrer ses obsèques. Ils se retrouveront dans la même émotion au moment des obsèques du jeune Marie-Louise. La grève générale n’était plus à l'ordre du jour.
La répression policière scélérate avait été orchestrée par les possédants et leur pouvoir pour casser le mouvement ouvrier.
Les mobilisations ouvrières continuèrent néanmoins plusieurs jours encore même si elle n’étaient plus aussi massives. C’était le cas des employés de l'entreprise Figuères chargée du ramassage des ordures ménagères à Fort de France, de ceux des boulangeries, ou des banques et des hôpitaux.
Et le 19 février 1974, le quotidien France-Antilles qu'on ne pouvait soupçonner de quelconque sympathie pour les grévistes titrait encore «situation confuse sur le front social».
Le 21 février 1974, un accord fut signé dans la banane. Les patrons bananiers acceptaient de payer la journée de travail de huit heures à 39.50F.
Avec leurs frères les plus exploités, les travailleurs de Martinique avaient fait reculer le patronat béké de l'agriculture. Dans d'autres secteurs, tels le bâtiment ou à la SPEDEM, des revendications importantes furent arrachées. Les patrons et tous ceux qui sont à leur service, leur avaient fait lourdement payer ces avancées. Cette page écrite du sang des ouvriers fait aujourd'hui partie de leur histoire et de leur quête de respect et de dignité pour une vie meilleure.

POUR EN SAVOIR
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CHALVET - FEVRIER 1974
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Extraits d’un livre, à paraître, d’Édouard de Lépine


CHALVET - FEVRIER 1974


Notes sur les luttes ouvrières à la Martinique de janvier-février 1974


mercredi 23 février 2011
la rédaction de Montray Kreyol










Présentation par Edouard de Lépine.

À l’occasion du 37e anniversaire du drame de Chalvet, avec des moyens limités, la bibliothèque municipale du Lorrain, a organisé, à la mairie, une exposition de documents sur la lutte des ouvriers agricoles qui, après un mois de grève, a abouti le 14 février 1974 à la mort de deux ouvriers, Rénor Ilmany et Georges Marie-Louise et, 8 jours plus tard le 21 février, à une augmentation de salaires de 5, 91 F (moins de 1 €).

La responsable de la bibliothèque avait tenu à y associer Radio Atlantic et surtout une classe de seconde du Lycée Joseph Pernock et son professeur d’histoire qui avait préparé ses élèves à une rencontre avec un grand témoin qui en l’occurrence n’était qu’un témoin attentif mais indirect, moi-même.

J’ai remis à la bibliothèque 3 cartons d’archives de toutes natures, y compris le tapuscrit d’un ouvrage rédigé entre 1974 et 1976, égaré pendant près de trente ans, récupéré en 2003, à nouveau abandonné pendant sept ans pour des raisons diverses. L’invitation de la Bibliothèque et de Radio Atlantique m’a amené à relire ce livre ainsi que les 100 documents qui l’accompagnent pour aider le lecteur comprendre les luttes ouvrières de la fin de l’année 1973 et du début de 1974 et la vision que pouvait en avoir à l’époque un militant trotskiste.

Voici quelques extraits de l’avant-propos de cet ouvrage rédigé en 2004 c’est-à-dire trente ans après les événements.

AVANT-PROPOS

MIEUX VAUT TARD QUE JAMAIS

Ce livre a été écrit il y a près de 30 ans. Il serait long d’exposer ici les nombreuses raisons qui en ont empêché la publication. La première, qui n’est pas la moins étrange, est qu’il a été égaré… pendant plus de 27 ans si j’en juge par les dernières retouches que j’y ai apportées en septembre 1976. J’y avais alors ajouté un long commentaire d’un numéro spécial du magazine Le Naïf consacré au deuxième anniversaire du drame de Chalvet.

Je dois à mon jeune ami Jean-Claude Louise-Alexandrine, archiviste de son métier et conservateur (dans le bon sens du terme) dans l’âme, d’avoir gardé ce texte que je croyais perdu. Je l’avais pratiquement achevé à Paris au cours de l’été 1974. Je me proposais de vérifier, par un sondage à la Section Outre Mer des Archives Nationales 1, l’hypothèse, entrevue pendant les grèves de janvier - février 1974, d’un tournant de l’histoire du mouvement ouvrier comparable à celui du milieu des années 1930.

On avait alors assisté à la mise en place d’une nouvelle donne dans la vie politique du pays avec l’émergence très rapide des communistes qui avaient joué jusqu’alors un rôle très secondaire dans la vie publique. Ceux-ci devaient constituer pendant près de quarante ans la principale force d’intervention organisée dans les luttes ouvrières. La rencontre de quelques jeunes intellectuels du Groupe Front Commun et de militants du Groupe Jean Jaurès, issus d’une scission de gauche du mouvement socialiste de Joseph Lagrosillière, avait donné naissance à une organisation communiste originale par rapport aux organisations du même type en pays colonial. Elle n’était ni tout à fait dans la ligne officielle de la IIIe Internationale Communiste qui préconisait la création, dans chaque colonie, de partis communistes luttant pour l’indépendance de leur pays, ni tout à fait intégrée au Parti Communiste français comme elle devait l’être quelques mois plus tard. Numériquement faible, cette jeune organisation avait pourtant joué un rôle essentiel dans les luttes ouvrières du milieu des années 1930. Elle avait largement influencé et inspiré, sinon dirigé, la grande grève au cours de laquelle, pour la première fois dans notre histoire, des ouvriers agricoles avaient occupé les rues de Fort-de-France, provoquant dans les classes dirigeantes stupéfaction et panique. C’est dans le sillage de ces luttes que se sont constitués la Fédération de la Martinique du Parti Communiste Français et l’UD-CGT (Union Départementale-CGT), affiliée à la puissante centrale syndicale française.

La tentation était forte d’esquisser une comparaison, à près de 40 ans d’intervalle, entre ce mouvement de Février 1935, dont on n’avait guère retenu que « la marche de la faim » sur Fort-de-France, et les luttes ouvrières de février 1974. Celles-ci ont culminé avec la mort de deux ouvriers, l’un Rénor Ilmany, tué par balle, au lieu-dit Chalvet (Basse Pointe), au cours d’un bref mais violent affrontement avec les forces de gendarmerie, l’autre, Georges Marie-Louise, décédé dans des conditions suspectes. Le cadavre a été retrouvé deux jours plus tard sur une plage déserte, non loin de Chalvet, dans cet espace durement marqué par les luttes des ouvriers agricoles depuis la fin da seconde guerre mondiale, le triangle tragique du Nord-Est de l’île, Ajoupa - Basse Pointe – Trinité.

Le drame de Chalvet avait marqué le temps fort d’une série de luttes déclenchées et menées depuis plus de quatre mois par des organisations d’extrême gauche extérieures aux forces intervenant traditionnellement au sein du mouvement ouvrier. Ce n’était plus le Parti Communiste et la CGT qui dirigeaient ces luttes, comme ils l’avaient fait depuis près de 40 ans. C’était, pour la plupart, des groupes inconnus ou peu connus du grand public : Groupe Révolution socialiste (GRS), Groupe d’Action Prolétarien (GAP), Groupe Septembre 1870, Rassemblement de Saint Joseph, Les Marronneurs, les quatre derniers regroupés, fin janvier 1974, en une Union Patriotique de Solidarité avec les Ouvriers Agricoles (UPSOA)

Cette marginalisation des organisations traditionnelles de la classe et l’émergence de forces nouvelles constituent sans doute des aspects essentiels du mouvement de février 1974. C’est en quoi la crise sociale de 1974 rappelle celle de 1935. Mais en 1935, il n’y a pas de divergences politiques fondamentales entre ces forces émergentes et les vieux partis auxquels elles se substituent, Parti Radical et Parti Socialiste. Elles sont aussi fortement attachées que les anciennes à la revendication de l’assimilation défendue par toutes les forces progressistes du pays depuis l’abolition de l’esclavage. Elles sont étrangères à toute perspective de libération nationale. En 1974, au contraire, les forces nouvelles entendent greffer sur le mouvement social de février une revendication nationale ou nationaliste plus ou moins clairement affichée dans les luttes mais en filigrane dans les orientations stratégiques des différents groupes d’intervention.

C’est, entre autres, cette différence que j’entendais mettre en évidence en comparant la crise février 1974 à celle de février 1935. Comme il arrive parfois, ce qui devait être secondaire dans le sondage aux archives d’outre-mer a pris le dessus sur ce qui devait être l’essentiel. L’abondance des sources d’une histoire de la crise de février 1935, à la Rue Oudinot, contrastait avec la médiocrité des ressources dont je disposais pour achever mon travail sur les grèves de Février 1974. J’ai pratiquement laissé tomber Février 1974 pour Février 1935. D’un point de vue pédagogique, j’estimais plus utile pour l’opinion publique comme pour notre mouvement ouvrier lui-même de commencer par la grande crise des années 1930 dont nous envisagions de commémorer le 40e anniversaire. J’ai passé mes quatre mois de congé administratif en France à écrire « La crise de Février 1935 2 que j’ai publié à la fin des années 197O.

Je ne suis revenu au drame de Chalvet qu’à la fin de l’année 2003, quand un journaliste de RCI 3 m’a demandé si j’accepterais de lui en parler. Ce n’est pourtant pas à mon manuscrit que j’ai d’abord pensé pour préparer cet entretien mais à la brochure qu’a consacrée Marie Hélène Léotin à la grève des ouvriers agricoles de janvier - février 1974 4. Je me rappelais vaguement ce qui m’y avait frappé lors de sa parution : son silence sur la participation du Groupe Révolution Socialiste à ce mouvement. Elle avait réussi l’étonnante performance d’évoquer pendant une trentaine de pages les grèves de février 1974 sans citer une seule fois le GRS. Elle reproduisait 37 documents, dont quelques uns dénonçant avec violence le GRS. Elle citait 14 fois France- Antilles, publiait des tracts de différents Comités de Grève des Ouvriers Agricoles ou de l’UPSOA (Union Patriotique de Solidarité avec les Ouvriers Agricoles), des extraits de La Voix du Peuple, de la Parole au Peuple, de Justice, de Combat Ouvrier et même d’Asé Pléré An nou Lité paru six ou sept ans après les évènements. Elle avait cité La Vague et Le Combat 5 Mais pas une fois, une seule publication du GRS. Il est difficile de croire que Marie-Hélène Léotin, ancienne militante maoïste mais aussi agrégée d’histoire, ait ignoré l’existence du GRS au cours de cette période. Ce groupe trotskiste publiait alors, régulièrement, en plus de tracts, de brochures ou de déclarations ponctuelles, cinq ou six feuilles qu’une militante maoïste a le droit de juger sans intérêt pour le mouvement ouvrier martiniquais mais qu’une historienne ne peut ignorer comme documents pour servir à l’histoire des grèves de janvier- février 1974 à la Martinique.

Le GRS sortait régulièrement un bi-mensuel, Révolution Socialiste, deux quinzo, Le Nord en Lutte et Le Sud en Lutte, un mensuel, Le Robert en marche, une feuille d’entreprise hebdo, Le Travailleur Rouge, un journal avec les jeunes, Jeunesse d’Avant-Garde, un journal dans l’émigration antillaise en France, Libération Antilles Guyane, et une feuille spéciale à l’Ajoupa-Bouillon, Ajoupa. 6 Toutes ces publications ont évoqué à un moment ou à un autre les luttes de janvier - février 1974, beaucoup plus régulièrement, en amont et en aval, que n’importe quelle autre organisation politique, y compris les plus importantes.

C’était beaucoup comparé à la maigre production éclatée et plus ou moins épisodique des différents groupes maoïstes 7, essentiellement le GAP et Septembre 1870 8. Ces groupes ne se trompaient d’ailleurs pas sur l’importance du GRS. Ils attaquaient alors furieusement ses militants dans toutes leurs publications, et pas seulement dans leurs publications. M-H Léotin n’a pas dû lire Rébellion, ni la Voix du Peuple, ni Action Prolétarienne, ni Prolétariat de la Martinique, ni Martinique Rouge.

Elle n’a pas dû lire non plus, ou elle ne l’a pas fait sérieusement, les organes de presse de la droite martiniquaise, La Vague et Le Combat, que nous citons largement dans le chapitre consacré à l’affolement calculé de la droite martiniquaise 9 durant ces événements. Nous en publions en annexes de longs extraits qui malmènent le GRS au moins autant que le GAP ou SEPTEMBRE 70

Elle n’a pas lu plus attentivement Justice, le journal du PCM qui n’hésite pas pourtant à reprendre contre le G.R.S. les calomnies des groupes maoïstes Le PC, à l’exception, il faut le dire, d’un Georges Gratiant, d’un Sévère Cerland ou d’un Mathurin Gottin 10, voue au GRS un supplément d’animosité. Nous sommes à la veille d’élections municipales partielles dans la commune de l’Ajoupa Bouillon. Le P.C.M y a provoqué la dissolution du Conseil Municipal dirigé par le seul maire trotskiste (GRS) de France, Edouard Jean-Élie 11 , en demandant aux conseillers communistes de démissionner.

L’historienne du CNCP n’a pas lu davantage la presse française. On pouvait trouver sur place, à la Martinique, quantité de journaux français dans lesquels des dizaines d’articles faisaient état de la présence des militants du GRS dans les luttes de février. Nous avons donné dans une note de bas de page de La Crise de Février 1935 la liste des journaux que nous avions personnellement rassemblés pour notre travail sur les grèves de février 1974 12 Nous en publions de larges extraits en annexe, y compris des articles de la presse M-L (Marxiste-Léniniste) de France (L’Humanité Rouge et Prolétaire) 13.

Comment la présence du GRS dans ces luttes a-t-elle pu échapper à une enseignante qui a été au surplus pendant plusieurs années, professeur chargé du service Éducatif des Archives Départementales, c’est-à-dire chargée de sensibiliser les élèves des collèges et des lycées à l’importance des documents pour la connaissance de l’histoire de leur région ?

C’est en relisant la brochure de Marie Hélène Léotin et en m’interrogeant sur ses silences que j’ai repris ce travail que j’avais perdu de vue depuis longtemps. Je mesure mieux aujourd’hui qu’hier l’écart entre les conceptions que nous développions les uns et les autres dans les luttes syndicales et dans les luttes politiques.

Beaucoup de choses ont changé en 30 ans. Même pour ceux qui ont éprouvé très tôt des doutes sérieux et souvent plus que des doutes, sur le socialisme réel, tel qu’il se construisait en URSS, en Chine ou à Cuba, la chute du mur de Berlin et l’effondrement du bloc soviétique ont constitué, dans l’histoire de l’humanité des évènements au moins aussi importants que la Révolution russe d’Octobre ou la défaite du nazisme en 1945. C’est dire que par rapport à tout ce qui a pu bouleverser la vie d’un militant au cours de ces trente dernières années, le drame de Chalvet, si douloureux qu’il ait été sur le coup, devrait peser assez peu.

J’ai été cependant surpris de me replonger dans ces luytes de janvier-février 1974 à la Martinique avec intérêt et même avec une certaine passion. En souriant souvent de mes propos, en m’amusant parfois de la naïveté de certaines analyses, en m’étonnant quelquefois de l’irréalisme de quelques unes de nos propositions, en m’inquiétant de l’outrance de certaines formules mais en étant aussi surpris de l’actualité de certains thèmes récurrents de l’histoire des luttes ouvrières : pas seulement les salaires, les prix et les conditions de travail, mais les rapports entre avant-garde et masses, la démocratie ouvrière, la bureaucratie syndicale, la spontanéité et la conscience de classe, l’autodéfense ouvrière, les rapports entre partis et syndicats dans une société coloniale, je dirais aujourd’hui post-coloniale.

Sur deux points au moins, il me semble que même au milieu des années 1970, on pouvait se montrer plus exigeant. Sur le plan intérieur, peut-être aurions-nous gagné à une comparaison plus poussée entre la crise de Février 1935 et celle de février 1974. Ces deux crises présentent plus d’un trait commun sans doute mais aussi plus d’une différence, notamment pour ce qui touche à ce qui me paraissait alors essentiel : les rapports entre lutte de classes et lutte de libération nationale ou, plus modestement, entre le mouvement social et le mouvement anticolonialiste. Nous aurions été amenés à donner une réponse moins idéologique à la question de savoir si nous avions réellement fait avancer la solution des problèmes auxquels étaient confrontés les travailleurs, en tournant le dos à nos prédécesseurs sous prétexte de tourner la page et en associant de façon finalement assez artificielle lutte des classes et lutte de libération nationale.

J’ai rompu, il y a un peu plus de vingt ans, avec l’espèce de fascination qu’ont exercée sur beaucoup d’hommes de ma génération les promesses parfois contradictoires de la révolution socialiste et de la révolution coloniale. Nous rêvions de l’unité nationale la plus large, mais nous développions une vision passablement manichéenne non seulement de l’histoire mais de l’actualité de notre société. Il n’y avait pas d’autre changement à faire : « ou révolution socialiste ou caricature de révolution 14 » et « le devoir de tout révolutionnaire est de faire la révolution ». Bref, je suis revenu de mes fantasmes léninistes et de mes illusions indépendantistes de l’époque de Chalvet.

Je suis devenu un de ces réformistes que je combattais autrefois ou, pire, un révisionniste. Je suis persuadé que, pour les militants de ma génération qui veulent encore servir à quelque chose, l’urgence est de procéder à une sérieuse révision de quelques unes au moins de leurs certitudes d’antan. Je suis toujours aussi viscéralement opposé sur le plan international, aux politiques impérialistes, peut-être encore plus fortement aujourd’hui à la politique d’un Bush qu’à celle d’un Reagan, d’un Richard Nixon ou d’un Lyndon B. Johnson, mais plus sensible que je ne l’étais il y a trente ou quarante ans aux règles de fonctionnement des institutions internationales. Je suis toujours aussi profondément scandalisé par le gâchis du monde capitaliste, révolté par le spectacle de la misère dans le monde, mais, très honnêtement, en évoquant la misère du monde, ce n’est pas à la Martinique, même si la misère n’en a pas disparu, mais à l’Afrique, à l’ Asie, à l’Amérique Latine et, plus près de nous, à Haïti que je pense. C’est, peut-être, pour cette raison que je suis plus conscient de la chance que nous avons de vivre dans un pays comme le nôtre où il y a tant à faire mais où il n’y a pas à rougir de ce que nous avons fait.

Il ne s’agit pas, on l’aura compris, de renoncer à être un militant du socialisme et de la cause de la cause de la libération des peuples, singulièrement un militant de la cause nationale martiniquaise. Je suis toujours aussi passionnément attaché à la justice sociale, à l’indépendance des peuples et à la reconnaissance de la personnalité collective du peuple martiniquais. Mais je suis devenu beaucoup plus sensible aux valeurs de la démocratie ; conscient de ses faiblesses et de la nécessité de l’améliorer chaque jour sous peine de reculer, mais aussi de sa fragilité, de sa vulnérabilité et des risques de régression que comporte tout relâchement excessif de notre vigilance. Aussi bien ne suis-je ni plus ni moins « nationaliste » ou « patriote », si tant est que j’aie jamais été l’un et l’autre. J’ai toujours éprouvé la plus grande réserve à l’égard de ces deux mots/maux qui ont fait plus de mal que de bien aux nations et en tout cas aux peuples. Cependant, si les thèses sur l’indépendance que je développe dans ce livre me paraissent aujourd’hui obsolètes et méritent d’être révisées, je ne me sens pas le droit, et je n’ai aucune envie, de modifier quoi que ce soit à ces thèses pour les mettre au goût du jour. Il est bon et il est bien que les jeunes générations sachent où nous en étions, ce que nous voulions et comment nous comptions y parvenir, il y a trente ans. Moins pour leur éviter les erreurs que nous avons commises - ils en commettront d’autres, peut-être plus lourdes de conséquences - que pour satisfaire leur légitime curiosité, les éclairer sur notre itinéraire et nourrir leur réflexion sur les changements qui leur paraîtront nécessaires ou indispensables pour améliorer la situation qu’elles auront reçue en héritage.

Je n’appartiens pas à cette catégorie de militants qui continuent de proclamer avec d’autant plus de force leur fidélité à leurs convictions indépendantistes que cette fidélité sans foi ne les engage à rien et constitue souvent un alibi et, parfois, un passeport commode pour tous les compromis voire pour toutes les compromissions avec le colonialisme et avec ses héritiers. J’appartiens encore moins à cet autre type de militants experts dans l’art du camouflage de leurs convictions pour aborder les travailleurs qu’ils se proposent de « libérer » de l’aliénation colonialiste et du mensonge capitalistes.

De ce point de vue, il me semble que c’est le second point sur lequel cet essai aurait gagné en crédibilité. Il est muet sur l’une des données qui nous paraissaient pourtant décisives à l’époque : la dimension internationale de notre combat. Ce n’est pas faute d’avoir reçu un soutien remarquable des révolutionnaires et des démocrates français, notamment du Parti Communiste Français, de la Ligue Communiste Révolutionnaire, des Marxistes-Léninistes français mais aussi de la presse française et pas seulement de celle de gauche. Nous n’en avons pas moins cédé à la mode et subi l’air du temps. Nous nous sommes enfermés ou laissés enfermer dans notre microcosme « national ».

L’indécence des militants du CNCP (Conseil National des Comités Populaires) qui essaient aujourd’hui de récupérer l’événement au profit exclusif des survivants du maoïsme rampant des années 1970, n’en souligne que mieux les lacunes de ce travail qui ignore pratiquement tout ce qui se passe sur le plan international et tout simplement autour de nous. C’est d’autant plus regrettable que maoïstes (marxistes-léninistes) et trotskistes sont les derniers militants à se réclamer d’une conception internationaliste de l’action politique.

Si les trotskistes prétendent rester fidèles à l’enseignement de Trotski, il est difficile d’en dire autant des rapports qu’entretiennent nos m-l (maos locaux) avec la pensée Mao Tsé Toung. Passons sur le silence qu’ils observent depuis quelque temps sur leur société de référence des années 1970. À l’époque, le sigle « m-l », appellation d’origine contrôlée au plan international, est sensé désigner les meilleurs et les seuls disciples de « la pensée Mao Tsé Toung ». Le Laogaï (le goulag chinois) est loin. Le dazibao de Li Yizhe (1973) n’a pas eu en Occident, ni à plus forte raison à la Martinique, l’écho, même affaibli, qu’a pu rencontrer chez nous, grâce à Soljenitsyne, son équivalent soviétique dès le début des années 1970. On connaît sans doute beaucoup mieux aujourd’hui qu’il y a trente ans 15 la réalité des camps de rééducation chinois. Mais il n’était pas impossible d’en savoir assez pour éprouver un minimum de scepticisme à l’égard du communisme chinois. La violation des libertés syndicales, dans les années de la liquidation de l’hérésie de Lin Biao et de son héritage (1971-1974) ne le cède en rien à ce que l’on peut observer dans les pires régimes capitalistes de l’époque, le Chili de Pinochet, l’Espagne et le Portugal des dernières années de Franco et de Salazar.

Mais restons dans notre environnement caribéen. Nos anciens « m-l » se sont beaucoup rapprochés de Cuba qu’ils ont tant méprisé à l’époque où Fidel Castro était considéré comme le principal soutien du révisionnisme soviétique en Amérique Latine. Le CNCP qui a oublié la Chine ou qui n’entretient plus avec elle que des rapports lointains est au contraire devenu, avec le PCM, le dernier panégyriste officiel du régime cubain, sans même attendre que Castro annonce son intention de s’inspirer du nouveau modèle chinois.

C’est ce qui me fait regretter encore plus l’absence, dans cet essai sur les luttes ouvrières du début de l’année 1974, d’une comparaison avec ce que qui se passait à la même époque dans les Antilles voisines comme je l’avais fait, très rapidement il est vrai, dans La crise février 1935 à la Martinique 16 . J’avais noté la différence essentielle entre un mouvement social revêtant les mêmes formes dans les Antilles voisines sous domination anglaise mais tourné vers la recherche d’une solution nationale et les luttes à la Martinique s’inscrivant dans une perspective assimilationniste. Peut-être n’eut-il pas été sans intérêt d’esquisser une comparaison même rapide entre la situation du mouvement ouvrier aux Antilles françaises et chez nos voisins devenus autonomes ou indépendants. Nous aurions probablement été amenés à relativiser l’acuité de nos problèmes.

J’évoquais aussi le sinistre dictateur Cubain du début des années 1930, Gerardo Machado, « l’âne avec des griffes », comme l’appelait Ruben Martinez Villena, ou, mieux, le « Mussolini tropical ». Machado se flattait de briser n’importe quelle grève en moins de 24 heures. Il a été chassé du pouvoir par l’une des plus importantes grèves générales de l’histoire du mouvement ouvrier latino-américain (27 juillet-13 août 1933).

Machado avait tenu huit ans (1925-1933). Castro tient depuis plus de quarante ans. On ne peut évidemment pas comparer au triste fantoche du début des années 1930, entièrement soumis aux intérêts américains, le héros de la Moncada et de la Sierra Maestra, même devenu ce qu’il est aujourd’hui, un caudillo vieillissant mal. Sur un point cependant, celui des libertés syndicales, les régimes qu’ils ont imposés à Cuba présentent plus d’une ressemblance. À notre connaissance du moins, le CNCP qui se pose volontiers en champion intransigeant des droits des travailleurs et ne perd aucune occasion de vanter les vertus du régime castriste, n’a pas eu un mot pour fustiger la situation faite depuis 40 ans aux travailleurs cubains qui ne peuvent rêver d’aucune des garanties élémentaires reconnues aux syndicats jusques et y compris dans un pays comme le nôtre soumis, selon APAL (Asé Pléré An nou Lité), à la domination impérialiste la plus féroce.

APAL, le CNCP et l’UGTM (Union Générale des Travailleurs Martiniquais) s’y expriment avec une liberté totale dont ne bénéficie à Cuba aucun organisme populaire pas même le seul syndicat autorisé, la CTC (Central de Trabajadores de Cuba), et en tout cas pas le CUTC (Consejo Unitario de Trabajadores Cubanos), ni aucun organe de presse indépendant. Nos militants anti-impérialistes peuvent inviter qui ils veulent à s’exprimer sur les ondes de leur propre radio (Radio APAL) ou dans leur propre journal (Asé Pléré an Nou lité). Ils peuvent même faire passer leurs invités sur les antennes et sur les écrans des radios et des télévisions « impérialistes » (RFO, ATV, RCI). C’est ainsi que Marie-Dominique Bertuccioli, journaliste au service des émissions en langue française de Radio Havane Cuba, est régulièrement sollicitée par le CNCP pour faire l’apologie du régime castriste, sans qu’aucun de ses hôtes, bien tendu, ne pense à lui poser la moindre question sur les libertés syndicales à Cuba. 17

Pour bien comprendre les caractères originaux de nos luttes d’il y a trente ans, il n’aurait pas été sans intérêt d’évoquer ce qui se passait, dans les années 1970, dans cette île où s’édifiait, croyions-nous alors, sinon la société de nos rêves du moins une version de régime socialiste expurgée de toutes les sanglantes perversions du socialisme tel qu’il sévissait en URSS et dans les pays de l’Est. Malgré nos réserves sur le nouveau cours de la révolution cubaine, depuis l’approbation par Fidel Castro de l’invasion de la Tchécoslovaquie par les troupes soviétiques, en août 1968, la dégénérescence du régime castriste était un sujet tabou à l’extrême gauche marxiste révolutionnaire.

Nous préférions évoquer la fin héroïque du Che dans la vallée du Nancahuazu plutôt que le début de la lente et interminable agonie du régime castriste commencée un peu avant 197O 18 . Nous ne savions pas encore que la police n’était pas mieux à la Havane qu’à Moscou, à Prague ou à Berlin, qu’elle y était bien pire qu’à Fort-de-France et qu’il y avait dix fois moins de libertés et trois fois plus de misère dans les campagnes cubaines qu’autour de Chalvet. Mais ceci est une autre histoire. Il est évident que je ne réécrirais pas Chalvet comme je l’ai écrit il y a trente ans.

Il me semble cependant que cet essai, qui est moins une histoire des luttes ouvrières d’octobre 1973 à février 1974, qu’une analyse à chaud des événements de cette période par un militant du GRS, mérite d’être publié tel qu’il était, il y a un peu moins de trente ans.

C’est un document et un témoignage d’un militant trotskiste du milieu des années 1970. J’étais alors l’un des dirigeants du groupe politique, à mon avis, le plus fortement impliqué dans les luttes de cette période, mais aussi curieusement le plus maltraité par les uns et par les autres ; un groupe avec lequel j’ai politiquement rompu depuis près de vingt cinq ans mais avec lequel j’ai gardé une commune exigence d’honnêteté intellectuelle. C’est le moins que l’on puisse attendre de qui se mêle d’évoquer, principalement à l’usage des travailleurs, les grandes luttes qui ont marqué l’évolution de notre société.

Cet ouvrage aura atteint son but s’il permet à ceux qui s’intéressent au mouvement ouvrier martiniquais et, plus largement, à l’histoire de ce pays, militants, jeunes en particulier, étudiants, enseignants, chercheurs, de saisir quelques uns au moins des aspects et des enjeux des grèves de 1974. Ces grèves ont incontestablement constitué un grand moment de la lente et profonde transformation des données de notre vie sociale. Elles ont marqué le début d’un processus de décomposition et de recomposition non seulement du paysage syndical mais du paysage politique martiniquais.

Elles sont à l’origine de l’affaiblissement et, à terme, de l’éclatement de la principale organisation syndicale du pays, la CGTM qui avait dirigé les luttes ouvrières pendant près de 40 ans, d’abord comme une Union Départementale (1937) rattachée à la puissante centrale française jusqu’au début des années 1960, puis comme la première centrale ouvrière indépendante (juin 1963). La création de l’UTAM (Union des travailleurs Agricoles Martiniquais) puis, plus tard, de l’UGTM (Union Générale des Travailleurs Martiniquais) sont des conséquences directes des grèves de février 1974.

De même, la scission de la CGT-FO. Considérée jusqu’au début des années 1970 comme un syndicat réformiste, assimilationniste de droite et de collaboration de classes, ce syndicat a vu apparaître en son sein un courant de gauche qui s’est radicalisé à partir de 1973, à l’occasion de la grève de France-Antilles et surtout au lendemain du mouvement février où il n’avait joué pourtant qu’un rôle modeste. C’est ce courant de gauche qui a provoqué la rupture avec la centrale française de Bergeron et la création de la CSTM, le premier syndicat martiniquais d’inspiration nationaliste.

Enfin, bien qu’elle ait été en principe acquise et annoncée depuis son dernier congrès de 1973, il faut considérer la transformation de la CFDT (Confédération Française Démocratique du Travail) en CDMT ( Confédération Démocratique Martiniquaise du Travail) comme un résultat direct de la crise de Février 1974.

Parallèlement à ce remodelage du mouvement syndical, s’amorce sinon une recomposition du paysage politique, du moins l’affirmation à la gauche de la gauche traditionnelle (essentiellement PCM et PPM, la Fédération socialiste du nouveau PS d’Épinay peinant à s’imposer) d’une constellation de groupes et de groupuscules d’extrême gauche, commodément qualifiées de « gauchistes » par le PC. Ces groupes encore mal structurés ont reçu le baptême du feu dans ces luttes du début de l’année 1974. Leurs militants sont pour la plupart les enfants de février 1974. Ce sont souvent des enfants gâtés, insolents et mal élevés, par moment insupportables, mais pas sans talent ni courage ni générosité. Des « Dézodè », disent leurs adversaires ! Non par goût du désordre mais par haine du ronron. Ils « désordonnent » la routine.

Ce sont des « dérangeurs » des pratiques bureaucratiques. Ce n’est pas le plus grave défaut qu’on puisse trouver à des militants. Ils méritent probablement mieux que l’image qu’en donne un ancien combattant. Mais au cœur de l’action, nous n’avions ni les uns ni les autres le temps de nuancer nos propos.

Voici donc, trente ans après, Chalvet avec les yeux d’un militant trotskiste des années 1970.

Février 2004

1 À l’époque Rue Oudinot, Paris 7e, au Ministère des DOM-TOM. Aujourd’hui à Aix-en-Provence

2 Édouard de Lépine,« La crise de Février 1935à la Martinique, La marche de la faim sur Fort d France –Contribution à l’histoire du mouvement ouvrier antillais- Editions L’Harmattan, Paris 1980

3 Jean Marc Pulvar qui a, apparemment, changé d’avis entre temps. L’émission a été réalisée en définitive par Pascale Lavenaire avec d’autres intervenants apparemment jugés plus qualifiés.

4 Marie-Hélène Léotin, La grève de janvier février 1974. Editions Apal Production. Fort-de-France, janvier 1995

5 La Vague , directeur politique Claude Relouzat est une feuille d’extrême droite. Le Combat , Organe de Défense de la Martinique département français, est placée sous la Direction collective des 4 parlementaires de droite de la Martinique.

6 Cette feuille a paru d’octobre 1973 à mars 1974, notamment durant la campagne électorale du 2 au 16 février qui a correspondu, en gros, avec la période la plus intense des luttes ouvrières notamment dans la Région où se sont produits les affrontements les plus durs

7 Nous avons gardé dans ce livre ce qualificatif de maoïste qui a quasiment disparu de nos jours du vocabulaire politique courant. Au milieu des années 1970, dans leur moment de sincérité, ils se proclament plus volontiers « marxistes-léninistes » ou plutôt « m-l » (que nous avons souvent traduit par maos locaux).

8 Le GAP publiait Rébellion , puis Prolétariat de la Martinique , Septembre 70 publiait Martinique Rouge . Il faut y ajouter La Voix du Peuple de Cabort Masson

9 Voir chap I, p 41, L’affolement calculé de la bourgeoisie

10 Tous les trois sont membres du Bureau Politique du PCM dont Georges Gratiant est l’un des plus illustres fondateurs.

11 Voir page 94

12 E de Lépine, La crise, o.c. p 20, note 23

13 L’Humanité Rouge du 17.02.1974 : Halte à la répression colonialiste à la Martinique, Prolétaire du 13.03.1974 : Message des M-L martiniquais (GAP et GS 70) à leurs frères émigrés et aux camarades français et Extrait de l’intervention des m-l français au meeting de soutien du 1er mars 1974 à Paris. Doc n° 99 et 100 p 316-319

14 C’est le slogan figurant sous le titre de l’organe central du G.R.S. ( Groupe Révolution Socialiste), Révolution Socialiste.

15 Voir dans le N° spécial des Temps Modernes (mars 1978) DOSSIER CHINE, D’anciens gardes rouges parlent (p 1437- 1461) ou encore Regards froids sur la Chine, Seuil, Paris 1976.

16 E. de Lépine, La cirse de février, o.c.

17 Madame Bertolucci est co-auteur, avec Juan Andres Neira Franco, d’une méchante compilation d’extraits de discours et d’écrits de Fidel Castro et d’Ernesto Ché Guévara, parue sous le titre Che, commandant, ami, Graphein, Paris, 2000

18 On consultera à ce sujet trois ouvrages de ce jeune paysan analphabète de la Sierra Maestra, Dariel Alarcon Ramirez devenu, sous le pseudonyme de Benigno, à force de volonté et de foi dans la révolution, un officier de l’armée castriste et un des héros de la légende guévariste. Cet ancien Colonel de l’armée cubaine, ancien compagnon de Che Guevara en Bolivie, ancien Directeur des Écoles d’entraînement des étrangers à Cuba, ancien chef de la police militaire de la Havane, a publié coup sur coup, Les survivants du Che, Éditions du Rocher, 1995, Vie et mort de la révolution cubaine, Fayard, 1996, Le Che en Bolivie, Éditions du Rocher, 1997. Benigno est un auteur infiniment plus digne de foi que madame Bertolucci. Pour comprendre l’ampleur de la mystification à laquelle se livrent dans notre pays les thuriféraires du castrisme, on lira également avec intérêt Ileana de La Guardia, la fille du colonel Tony de La Guardia, fusillé en juillet 1989, en même temps qu’un autre héros de la révolution cubaine, le général Arnaldo Ochoa, Le nom de mon père, Denoël, Paris 2001.

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CHALVET - FEVRIER 1974
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Bonjour la Caraïbe, Chalvet 14 février 1974 Le 13 février 1974, la capitale de la Martinique est paralysée par des grèves commencées depuis le 17 janvier

Chalvet : 14 février 1974




"Chalvet 1974" est à n'en pas douter; l'un des événements les plus marquants dans la mémoire collective du monde agricole et des Martiniquais. Trente ans après, la Martinique semble vouloir se souvenir et honorer leur mémoire. Plusieurs manifestations ont été programmées, notamment à Fort-de-France et à Basse-Pointe.



Le 13 février 1974, la capitale de la Martinique est paralysée par des grèves commencées depuis le 17 janvier et qui allaient encore se durcir car les négociations entre patrons et les ouvriers n'ont rien donné. La grogne gagnait plusieurs communes; Rivière Pilote, le Larnentin, le Robert et Gros Morne. Les employés du public, du privé, les ouvriers, tous faisaient entendre leurs revendications. Les gendarmes qui avaient pour rôle de maintenir l'ordre rencontraient partout de grandes difficultés. La tension était à son comble dans le pays et la moindre manifestation se soldait par l'intervention des policiers qui étaient régulièrement assaillis par des jets de pierres. Ils répondaient à coups de gaz lacrymogène.
C'est dans ce contexte de crispation que la tragédie du jeudi 14 février va se dérouler, ce jour là partout dans l'île des foyers de protestations se déclaraient, les autorités avaient décidé de mettre un terme à la révolte ouvrière. C'est ainsi que dans le milieu de la matinée, sur le plateau de Chalvet à Basse Pointe les ouvriers se sont retrouvés nez à nez avec les forces de l'ordre. Ces derniers n'ont pas hésité à utiliser leurs armes. Au cours de cette fusillade de nombreux blessés, un gendarme aura également la main tranchée, il y a un mort : llmany Sérier, dit Renor, 55 ans, père de famille nombreuse. L'émoi est considérable les gendarmes sont accusés de meurtre.
 
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